Sandra Zeenni

Texte

Résumé

Sandra Zeenni, vit et travaille à Paris.
Elle a passé son enfance au Liban, pays avec lequel elle entretient un lien toujours vivace.

Ses pièces sont présentes dans plusieurs collections publiques en France et au Japon.

En 2020, dans le parcours d’Art Contemporain “ Georges Jeanclos –Auguste Rodin , modeler le vivant” réalisé par la Galerie Capazza, en partenariat avec le Musée Rodin, ses sculptures sont exposées à Nançay et Azay-le-Rideau ainsi que dans les Musées de Bourges et Vierzon.
Ses dernières participations à des expositions publiques se sont tenues en 2019 à l’Hôtel Gouïn de Tours, dans le cadre du 500eme anniversaire Leonard de Vinci, en 2015 au Musée de Sarreguemines et en 2014 au Musée National Adrien Dubouché, à Limoges et à la Villa Empain (Fondation Boghossian) à Bruxelles, en Belgique.
En 2015, ses oeuvres étaient présentées à Collect International Art Fair, à la Saatchi Gallery à Londres, représentée par la galerie Collection.
En 2016, une exposition personnelle lui est consacrée par la Galerie Capazza . En 2017 et 2018, c’est au Park Avenue Armory que la Liz O’Brien Gallery montre ses sculptures, à New York.
Les dernières sculptures de Sandra Zeenni dialoguent avec le travail expressionniste d’Auguste Rodin. Elles donnent lieu à des formes organiques souvent désérotisées qui s’articulent et s’enchainent comme des créatures mutantes générées par une croissance rhizomique.
Elles jouent sur l’effet de surprise produit par la succession des points de vue discordants. Le décalage entre formes (anfractuosités, bosses, cavités...) et une matière maîtrisée accentue ces anomalies et le climat fantastique de ces pièces.

Les états de corps

Les sculptures récentes de Sandra Zeenni témoignent du renouveau de son dialogue engagé depuis plusieurs années avec Rodin.
Cette conversation avec le travail expressionniste du sculpteur est désormais marquée par le désir de dépasser un corps féminin érotisé, sensualisé par le regard masculin, tel que l’amant de Camille Claudel l’avait mis en oeuvre, et plus largement tel qu’il a été souvent représenté au cours de l’histoire l’art.
De ce point de vue, Germaine Richier est, pour Sandra Zeenni, l’une des artistes qui réussit le plus brillamment ce dépassement en délestant ses sculptures figurant des corps féminins, d’un filtre masculin devenu conventionnel et répétitif. Selon cette lecture, Germaine Richier inscrit ses corps des années quarante et cinquante non seulement dans l’univers dévasté de l’immédiat après-guerre et dans la force de la Nature dont elle utilise le vocabulaire, mais aussi en opposition à la société patriarcale de l’époque et ses rôles impartis.

Loin des itinéraires balisés, le parcours technique et créatif de Sandra Zeenni préfigure ses dernières pièces de manière significative.
Comme nombre de ses prédécesseuses plus ou moins lointaines, Sandra Zeenni débute sa carrière artistique dans ce qu’il était convenu d’appeler les “arts appliqués” ou les “arts décoratifs”.
A sa manière, elle rebondit sur ce domaine réservé pour le transformer et le détourner. Elle fait évoluer sa pratique de la céramique vers la sculpture en en subvertissant les codes. Certaines pièces réalisées sans dessin sont ébauchées grâce à des maquettes de petites tailles; elle abandonne l’émaillage de ses ronde-bosses blanches en obtenant une matière mate qui s’apparente au plâtre et met les corps à vif. Elle déporte ses volumes noirs vers le bronze sculptural, où la couverte posée au pinceau procède d’une gestuelle proche de la peinture. Sa sculpture sollicite le regardeur et l’incite à une approche tactile pour une rencontre polysensorielle.

Ses sculptures évoquent l’ouverture d’un corps féminin voué à la jouissance comme aux assauts et intrusions. Un contact direct avec les pièces donne lieu aux effets de surprise que déclenchent la succession des angles de vue :
un seul corps versus deux corps enlacés ou fusionnels,
un corps laissant apparaitre ses articulations et sa colonne vertébrale versus un enchainement de formes mutantes qui prolifèrent tels des rhizomes,
une surface bosselée, creusée et trouée aux résonnances troubles versus une matière blanche et sublimée.

XdR

Respirations

Organique, abstrait, humain, … l’ensemble des “Lage” de Sandra Zeenni invite le regardeur à l’expérience d’un corps à corps. De ces fragments suggestifs, émergent un univers de crânes et têtes, dos, colonnes vertébrales plus ou moins marquées, déviées ou discontinues, des hanches, des fesses, des bustes, surfaces douces et sensuelles, féminines.

Ici, l’impression transitoire de plénitude est vite interrompue par des orifices et cavités qui surgissent, des bouches poussant un cri. “Sans ces béances, ces ouvertures, il n’y a pas de respiration ; la forme suffoque et moi avec elle”. Sandra Zeenni parle de turbulence.

Erigés ou horizontalisés, détendus ou repliés, les corps semblent en proie à des mouvements incontrôlables, à des forces intérieures sourdes voire menaçantes.
La force évocatrice du travail de Sandra Zeenni est à la mesure de l’ambiguïté qui amplifie trouble et confusion, à l’image de ces faces masculines, androgynes, féminines qui se mêlent, au sein d’une même création. Un corps qui pose question.
Ses pièces hybrides, qui semblent dotées d’une épaisseur mémorielle, comme les accidents qui ponctuent la matière, dissuadent le regardeur de se satisfaire d’une simple position de survol. Car aucun mot n’est capable d’étiqueter ou de fixer ces créatures mutantes qui semblent plutôt procéder d’un univers fictionnel. Les sculptures invitent donc à une autre approche plus tactile dans le sillage du corps à corps mis en œuvre dans le processus de création.

Parmi les pièces blanches, il y a les œuvres plus éthérées, plus sublimées, moins accidentées et qui, par leur volupté et leur douceur, nous bercent de plénitude et de réassurance. Il y a également celles intitulées « Figure » et « Dada », dépouillées de leur peau d’émail, au toucher vif et mat de la terre brute dont la blancheur irradie.

Les “Noirs”, en revanche, tout en tension, fonctionnent avec l’espace et la lumière : les émaux, appliqués au pinceau de manière jubilatoire jouent avec les rayonnements et entraînent la sculpture vers le champ de la peinture et de l’installation. Les Noirs, deviennent gris bruns, verts, violet ou mauves et laissent apparaitre des effets de brillance et de matité en fonction de l’angle de vue et de l’intensité lumineuse de l’exposition.

Ces sculptures contredisent notre croyance en une réalité immédiate, stable, fondée sur les apparences extérieures.

Xavier de Rubercy

par Carole Andreani

Est-ce du marbre ? Est-ce du bronze ? Les dernières sculptures de grès blanc ou noir émaillé de Sandra Zeenni se réfèrent de façon allusive au corps humain, ne laissant aucun doute sur leur interprétation. A la fois figuratives et abstraites, elles évoquent de façon troublante la torsion d’un buste, l’amorce d’une épaule, l’étirement d’un dos allongé ou l’arrondi d’un ventre, soudain érotisé par quelque orifice un peu caché. Elles sont à la fois le tout et la partie. Une sculpture noire émaillée montre une mêlée intime où s’entend comme une respiration. Plus que des fragments du corps contemporain, ces sculptures s’inscrivent dans une histoire de l’art : elles retiennent dans leurs courbes sensibles et caressantes le souvenir de la statuaire antique, et celui de la peinture baroque où le muscle se découpe dans la lumière. Issue de la céramique et de l’émail, Sandra Zeenni est devenue sculpteur « sans avoir jamais projeté de l’être, en suivant une voie ouverte à elle progressivement », en travaillant depuis des années sur l’abstraction du vivant. « Je viens du Liban, précise-t-elle, un pays où il règne encore des tabous, et j’entends affirmer un existant féminin. » Chemin faisant, elle a trouvé sa technique et son processus de création : elle cherche la forme de ces sculptures en mettant la plaque de terre contre elle, en la travaillant dans un corps à corps. Et les titres de ses œuvres, des morceaux de mots (Coma, Lage Uz, Lage T, Zon) dont nous ne saurons rien, sont en accord avec elles.

Carole Andreani

Breath

Organic, abstract, human…. Sandra Zeenni’s collection entitled « Lage », encourages the viewer to consider works from a « one on one » standpoint. Emerging from these suggestive fragments are skulls, heads, backs, back bones; which are more or less distinguishable; diverted or interrupted, hips, bottoms, busts, and soft surfaces that are sensual and feminine.

Here, the orifices and cavities which are present in her sculptures are like mouths crying out, challenging the fleeting impression of fullness. « Without these gaps, these openings, there would be no breath; the form suffocates and myself with it ». Sandra Zeenni speaks here of turmoil.

Whether upright or horizontal, in relaxed poses or doubled up, these bodies seem to be on the verge of uncontrollable movement, possessed by inner silent, almost threatening forces. The inherent strength of Sandra Zeenni’s work stems from, and is enhanced by, the ambiguity denoted by the feeling of discomfort and confusion that emanate from masculine, androgynous and feminine angles intermingling as part of the same piece. A body that compels.

Her hybrid works seem to encapsulate layers of memory, as if an accident has altered the matter, dissuading the onlooker from a mere cursory assessment. For, neither words nor labels suffice to sum up these mutant creatures, as they appear to be more the product of a fictional world. These sculptures therefore incite another appraisal, one that is more tactile in the wake of their « body on body » representation, evoking the process of creation.

Amongst the white pieces, some are more ethereal; they are elevated to another status. They are less rugged and fill us with a feeling of well being and reassurance with their soft voluptuousness. Others, such as the works entitled « Figure » and « Dada » have been stripped of their veneer. They are raw and earthy in feel and yet the whiteness shines through.

The black pieces, on the other hand, are filled with tense energy set off by space and light; the exuberant enamelled paintbrush applications play with light and lend the sculptures a painterly feel. The black pieces become greyish brown, green, purple or mauve and alternate between appearing shiny or matte, depending on the angle from which they are viewed from and on the intensity of the exhibition light.

These sculptures challenge our beliefs in a reality that is straightforward, stable, or one based on external appearance.

Xavier de Rubercy